Scientifiques, médecins et société

Scientifiques, médecins et société

La pandémie persistante de Covid met la question de la santé au cœur des débats politiques et des débats sociétaux. La meilleure preuve en est sans doute que les professeurs de médecine, virologues, infectiologues, mais aussi chercheurs ont remplacé sur les plateaux de télévision les acteurs politiques. Ceci ne va pas sans interrogation à la fois sur la manière dont les controverses scientifiques sont exprimées et reçues mais également sur l’évolution de notre système démocratique vers une démocratie confisquée par la technoscience. • Par Corinne LEPAGE

Il est tout à fait normal que le débat scientifique soit ouvert à la controverse et c’est même une des conditions de la science que de douter, interroger et tenter d’établir des certitudes lorsque c’est possible. Le fait que les scientifiques ne soient pas d’accord entre eux est donc normal ; en revanche il devient beaucoup plus difficile de comprendre comment le même scientifique, censé donner un avis scientifique et non pas politique peut en 24 heures changer d’avis, visiblement parce que l’avis exprimé ne plaisait pas au pouvoir politique. Si le scientifique veut garder sa crédibilité, il doit rester cohérent avec lui-même et dans sa sphère de compétence. Même avec cette règle, le public a du mal à suivre la controverse surtout lorsque les conflits d’intérêts viennent impacter l’expression des avis de certains scientifiques dont les liens avec tel ou tel laboratoire sont parfaitement connus. Là aussi, l’expression publique de scientifiques ou de médecins ayant des liens avec un laboratoire devrait figurer avec le titre consultant X sous son nom lorsqu’il s’exprime. De même, la manière dont un laboratoire en particulier a su imposer (il s’agit du Remdesevir) un médicament acheté par l’Europe pour des millions d’euros grâce à une campagne de communication insidieuse restera dans les annales.

A contrario, la faiblesse du débat médical sur les soins (non pas sur le vaccin) laisse quelque peu pantois. L’acharnement mis à l’encontre du professeur Raoult puis du professeur Péronne jusqu’à la saisine du conseil de l’ordre des médecins interpelle. Le débat autour de l’efficacité ou non de la chloroquine a été totalement tronqué et, le public ne peut que s’interroger sur les raisons pour lesquelles en définitive la liberté de prescription est bafouée et les médecins se sont vu d’une certaine manière interdits de communication sur ces sujets par un décret de décembre 2020. En revanche, soigner la maladie par des médicaments n’est quasiment pas un sujet alors qu’il devrait être le premier la question de la vaccination ayant pris toute la place du débat médical.

Enfin, la question de savoir comment les choix politiques sont désormais faits interpelle. Les notions d’évaluation et de gestion du risque doivent être clairement séparées, l’évaluation revenant aux sachant scientifiques, la gestion aux politiques qui ont à prendre en considération l’évaluation mais également d’autres intérêts généraux en présence. À propos de la gestion du Covid, la faiblesse indigne de notre système hospitalier et les défaillances successives de l’État dans la gestion des masques, puis des tests et enfin du vaccin exposent la population non seulement aux risques sanitaires de contracter la maladie mais surtout à des confinements successifs qui sont ravageurs pour la santé mentale et l’économie nationale. La pression exercée par les milieux médicaux sur l’État est palpable et on peut la comprendre car nous sommes dans un corner. Mais cette situation ne résulte-t-elle pas de choix budgétaires absurdes et de décisions comptables qui se sont accumulées au cours des années. C’est une réponse du berger à la bergère dans laquelle la population pourrait jouer le rôle du mouton ou du pré…

Il n’en demeure pas moins que le fonctionnement du système démocratique est puissamment mis à mal avec un conseil scientifique venu de nulle part, qui s’impose à tous les organismes constitués et qui semble vouloir imposer ses décisions au pouvoir politique lui-même réduit à une personne et un conseil de défense couvert par le secret défense, qui s’impose au conseil des ministres sans parler même de l’Assemblée nationale qui est devenue un ectoplasme.

Il ne faut donc pas s’étonner que la crise de confiance majeure de nos concitoyens à l’égard de leurs politiques soit renforcée par une défiance croissante à l’égard des scientifiques et des médecins le tout débouchant sur une remise en cause de facto de notre système démocratique.

C’est cette appréhension générale qu’il convient d’avoir présent à l’esprit lorsqu’on aborde le sujet de la gestion démocratique de la pandémie et de la confiance qui est le ciment sans laquelle aucune société ne peut fonctionner.