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Controverse Cancer : une affaire de hasard ou d'environnement ?

Vendredi 23 Janvier 2015

 LesEchos.fr du 19 janvier 2015

 

 

/user/image/dossierPicture_791639.pngPar Frederick Lemarchand / Sociologue, Co-directeur du pôle RISQUES, Maison de la recherche en sciences humaines, Univ Caen / CRIIGEN

Robin Mesnage / Research Associate au King's College London, Department of Medical and Molecular Genetics / CRIIGEN

Le débat suscité par la publication d’une étude statistique portant sur "La variation du risque de cancer dans les tissus peut être expliquée par le nombre de divisions des cellules souches" donne lieu à une série d’interprétations qui réactive notre peur de la réalité : nous souffrons de maladies créées par l’homme. Par Frederick Lemarchand et Robin Mesnage.



La publication de l’article de Tomasetti et Vogelstein (Science n ° 347, 6217, 78-81, 2015) intitulé La variation du risque de cancer dans les tissus peut être expliquée par le nombre de divisions des cellules souches a fait l’objet de nombreuses reprises dans les médias dont  Le rôle du hasard réévalué dans les cancers dans Le Monde du 3 janvier 2015. La volonté des journalistes était-elle de nous donner – enfin ! – une bonne nouvelle pour commencer l’année ?

Plus sérieusement, l’affaire ne serait pas si grave si cette étude, nécessairement complexe et purement statistique, n’avait produit un fait social lié à son interprétation, ou plus exactement à l’interprétation de ceux qui l’ont vulgarisée, donnant lieu à des titres de manchettes du type Deux cancers sur trois seraient dus à une simple et funeste malchance, comme sur le site rfi.fr.


"Erreurs de copie"


Pour cerner les causes de la cancérogenèse, les deux chercheurs ont observé le processus naturel de renouvellement des cellules dans l’organisme au fur et à mesure qu’elles meurent. Les cellules souches du corps humain, en se divisant, peuvent ainsi produire des "erreurs de copie" plus ou moins grandes, augmentant alors le risque d’aberrations biologiques.

De là découle l’interprétation, ou plutôt l’idée que les cancers seraient liés au hasard ou au "manque de chance". Toute sorte d’explication déterministe peut donc, suivant le régime de croyance dans lequel on se situe, guider la main invisible qui lance les dés.

Plus précisément, cette étude montre que dans deux cancers sur trois (en excluant ceux de tissus importants comme le sein et la prostate), "plus les cellules souches d'un organe se divisent, plus cet organe est susceptible de développer un cancer", mais cela ne montre rien sur les causes de ces cancers.

 

Théorie contestée, impasse sur les polluants


Que nous disent Tomasetti et Vogelstein de la coûteuse et préoccupante question des causes ? "We interpret the stochastic factor underlying the importance of stem cell divisions to be somatic mutations". Cette lecture est en fait tout à fait discutable. Tout d’abord la théorie, déjà ancienne, des mutations somatiques a été notoirement remise en question : pour simplifier, l'enzyme qui réplique l'ADN pour conserver l'information génétique quand les cellules se divisent fait parfois des erreurs, et si elle fait des erreurs non corrigées dans des gènes importants cela peut conduire au cancer. C'est ce qu'ils appellent l'effet du hasard.

Ensuite, ce que les chercheurs de cette étude ne disent pas, c'est que les polluants peuvent amplifier ces phénomènes et avoir des effets toxiques sur ces gènes importants qui sont plus exposés quand les cellules se divisent. Par exemple, le Pr. Bellé a montré que le Roundup provoque des dysfonctionnements du cycle cellulaire. Dans ce cas, les cellules qui se divisent plus sont forcément les plus exposées. Et il en est ainsi pour beaucoup de polluants perturbateurs endocriniens. 


L'étude ne dit rien sur la causalité du cancer


Cette étude est donc très intéressante, mais elle ne démontre rien quant à la causalité du cancer, un peu comme si on montrait que plus on fait de kilomètres en voiture plus on a de chance de tomber en panne. Si cela reste statistiquement vrai, cela ne dit rien sur la cause.

Ce peut être une usure normale, mais tout aussi bien le fait d’un carburant mal raffiné ou encore d’un manque d’entretien du véhicule… Ainsi, si la corrélation établie par les chercheurs sur le cancer est intéressante, il serait opportun de la comparer aux données du milieu du siècle dernier.

 

Effets toxiques de l'environnement ?


L'incidence de nombreux cancers augmente depuis des décennies, notamment les dernières, et ce n'est pas seulement dû au vieillissement, car cette dernière augmente aussi par classe d'âge. Par conséquent, et c’est un comble, cette étude pourrait peut-être le début d'une preuve des effets toxiques de l'environnement si l’on étudiait sérieusement le paramètre intéressant et absent (pour conclure sur une causalité) qui serait la "pente" de la droite illustrant la corrélation.

Est-elle stable dans le temps, pour différentes populations dans différents environnements ? Si oui, et seulement à cette condition, l’on pourrait penser que c'est bien un effet du "hasard". Dans le cas contraire, nous aurions une indication suggérant que le changement de notre environnement augmente le nombre de cancers en affectant nos cellules souches.


Interprétations fallacieuses


La réception de cette étude pause donc de nombreuses questions, notamment hors du champ strictement scientifique, parmi lesquelles l’interprétation qu’en proposent les journalistes non spécialisés d’un article scientifique comportant ses parts d’ombre, de doute, d’incertitudes et de non-dit.

La confusion réalisée par exemple entre lien de causalité et corrélation, cette dernière faisant disparaître par l’abstraction rationaliste du calcul le sens de la relation, conduit régulièrement à des interprétations fallacieuses comme nous l’enseigne le b.a.-ba de la statistique. De toute évidence, la question de la culture scientifique nécessaire à la lecture d’une telle étude, ou de sa synthèse, se pose ici.


Quid des leucémies ?


Mais ce n’est peut-être pas tout. Les auteurs de l'étude ont été jusqu’à dire sur les ondes de la BBC 4 qu’ils ne revendiquaient pas que tous les cancers sont dus au hasard, mais qu’il y a très peu de chance que certains cancers comme ceux du sang soient d'origine génétique ou environnementale (voir l’article de Sarah Boseley publié dans Guardian du 2 janvier 2015 intitulé "Two-thirds of adult cancers largely ‘down to bad luck’ rather than genes").

Alors que l’on sait que l'incidence des leucémies ne fait qu'augmenter depuis 50 ans, et que des centaines d'études démontrent une influence de l'environnement chimique à ce niveau, quel est le sens du message qui accompagne la publication d’une analyse statistique qui renvoie le problème de la cancérogenèse à une pure question de hasard ?


Renvoyer notre responsabilité au hasard ?


Tout énoncé scientifique prend place, comme l’a montré l’épistémologue Thomas Kuhn au siècle dernier, dans un ensemble d’éléments extérieurs à la science (qu’il nomme paradigme) que sont les idées, les valeurs, les données économiques comme les besoins sociaux, et surtout, un imaginaire social.

Dans le contexte émergent de la santé environnementale, de l’explosion des maladies produites par l’être humain, ou plus précisément par l’activité industrielle, serait-il économiquement "utile" de nous préparer à endosser la responsabilité de nos maux ou, encore mieux, de la renvoyer à "la faute à pas de chance" ?


Des résultats peu surprenants


Pour Gilles-Éric Séralini, Président du comité scientifique du CRIIGEN et Professeur de biologie moléculaire à l’Université de Caen avec lequel je partage la direction d’un pôle de recherche pluridisciplinaire de la Maison de la recherche en Sciences Humaines (CNRS), le résultat de cette étude n’est pas très surprenant.

Pour enregistrer et reproduire une mutation, y compris cancérogène nous rappelle-t-il, une cellule doit se multiplier : "Que cela soit dû au hasard est la suggestion des auteurs, mais n’est pas étudié dans l’article. L’imprégnation omniprésente des polluants sur l’ADN (nommés adduits) dès la vie fœtale, et en permanence renouvelée dans notre corps en général peut tout aussi bien expliquer ce résultat".
Des milliards de tonnes de polluants rejetées

Des milliards de tonnes de produits cancérogènes et de polluants aux effets perturbateurs endocriniens ont été diffusés dans l’environnement depuis la Seconde Guerre mondiale, et ce en toute légalité. Peut-on raisonnablement poursuivre un processus de destruction massive de la santé publique au seul motif que la production d’un "marché de la santé" est profitable au PIB ?

Les mêmes firmes multinationales produisent d’ailleurs les produits toxiques, les médicaments et autres traitements que l’on prescrit de manière tout aussi exponentielle. Pourquoi faire la part belle à une étude qui procède à l’escamotage du plus gros scandale sanitaire jamais connu : celui d’une société tout entière ?

En renvoyant la cancérogenèse, faute d’une lecture suffisamment éclairée de l’article en question, au fait du hasard, cette publication aura au moins permis de reposer les termes d’une équation désormais largement démontrée entre la dégradation de l’environnement (exposition aux polluants, effet cocktail, effets différés et potentialisés) et l’émergence des cancers.

Frederick Lemarchand / Sociologue, Co-directeur du pôle Risques, Université de Caen /CRIIGEN

Robin Mesnage / Research Associate au King's College London, Department of Medical and Molecular Genetics / CRIIGEN

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