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Interview de Jacques Testart pour le magasine Valeurs actuelles du 14 février 2019

Lundi 18 Février 2019

Révision de la loi Bioéthique : "Nous sommes en train de laisser passer des choses gravissimes"

 

Pour le Dr Testart, l'un des “pères” du premier bébé-éprouvette français, l'évolution de la recherche sur les embryons tourne au désastre éthique. Il alerte : au nom du progrès social et du bien de l'humanité, il n'y a plus de limites scientifiques.

 

Comment évolue la gestion des questions éthiques dans ce pays ?

À chaque fois vers une plus grande libéralisation : personne ne propose jamais d’interdire ce qui était autorisé. Pour compenser, on parle d’encadrer les pratiques, on confie la gestion des limites à des autorités qui seraient par principe non critiquables. Le Comité consultatif national d’éthique ou l’Agence de la biomédecine, par exemple. Mais cette dernière est au service de la science elle aussi, et se laisse donc griser par les « progrès » de la médecine !

Autre exemple, l’Académie de médecine : comme la plupart des médecins qui en font partie ne sont pas compétents sur ces sujets précis (on ne va pas demander à un cardiologue de s’y connaître en médecine de la reproduction), on peut leur raconter ce que l’on veut au nom des progrès de la science et du bien de l’humanité. Qui voudrait s’y opposer ? Personne. Il n’y a donc aucun contre-pouvoir dans ce domaine et quelques rares experts ont les coudées franches.

 

La prochaine loi est communément résumée à l’autorisation de la « PMA pour toutes ». Or ce raccourci vous agace…

Parce qu’il y a des questions infiniment plus graves à mes yeux et dont personne ne parle. Pas même ceux qui sont censés voter la loi ! Or l’eugénisme s’affirme comme projet de société. C’est ça dont il faudrait parler aujourd’hui.

 

Vous employez là un mot fort et grave. Qu’entendez-vous exactement par eugénisme ?

La volonté de constituer une espèce humaine de meilleure qualité, plus performante, plus compétitive… C’est le transhumanisme, finalement ! Le but de la médecine serait d’avoir des individus en bonne santé mais elle augmente sans cesse le nombre de ses clients en identifiant des malades qui s’ignoraient et en élevant la barre du « normal ». Si l’on ne fixe pas de limites, cela peut conduire à l’eugénisme.

En Europe, on n’ose pas en parler parce que ça rappelle le nazisme. Alors nous évitons le débat. Sauf que, dans la pratique du tri des embryons, il est bien question de mettre en compétition les individus qui vont survivre selon des critères de plus en plus exigeants.

Voilà trente ans que j’alerte et que je préviens. Hélas, je suis bien obligé de vous dire que cela n’a absolument rien changé. J’ai parlé devant des députés, des sénateurs, le Conseil d’État… Les décideurs m’interrogent chaque fois que l’on veut changer une loi. Je leur sers toujours la même rengaine : le gros problème, c’est l’eugénisme. J’explique, ils acquiescent. Me disent que j’ai raison. Et tout se poursuit sans embûches....


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