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Gilles-Eric Séralini, L'homme aux rats

Lundi 26 Novembre 2012
Son étude sur la toxicité des OGM a provoqué un vif débat jusqu'à l'Assemblée nationale, où ses travaux ont été passés au crible, lundi 19 novembre. Le chercheur considère, lui, qu'il n'a fait que son " boulot"
 
 
Les photos de ses rats aux tumeurs grosses comme des oranges ont fait le tour de la planète. Gilles-Eric Séralini a gagné. Comment ne pas être glacé d'effroi, à la vue des difformités de ces animaux sur lesquels le biologiste a testé les effets d'un régime à base de maïs transgénique et de désherbant ? Comment ne pas se persuader que "oui, les OGM sont des poisons !", comme l'a titré le Nouvel Observateur qui avait eu la primeur de son étude parue, le 19 septembre, dans la revue Food and Chemical Toxicology ? Face au choc des images, les contre-expertises, les réfutations, les anathèmes même, sont de peu de poids.

Lundi 19 novembre, l'audition publique organisée par l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques n'a pas tranché la controverse. Mais le ministre de l'agriculture, Stéphane Le Foll, a confirmé sa volonté de relancer, au niveau européen, "le débat sur les protocoles d'autorisation des OGM".

En même temps que ces rongeurs dénaturés, la France, le monde ont découvert, sur les plateaux de télévision, le visage de l'"homme aux rats". Figure joviale, silhouette bonhomme, tour de taille épanoui, verbe facile. Avec cela, une part d'ombre, les verres fumés qui masquent le regard, la moustache qui voile la lèvre, la voix légèrement nasillarde qui déroule la démonstration dont rien ni personne ne saurait le faire dévier.

Dans la rue, les passants l'interpellent. Aux réunions qu'il anime, le public l'ovationne. "Au laboratoire, ça a été la folie. Un défilé de journalistes, de caméras, de micros", raconte un de ses jeunes thésards de l'université de Caen. Il y occupe, au fond d'un couloir, un bureau exigu décoré de son diplôme de chevalier de l'ordre national du Mérite et d'une photo de ses enfants : Harmonie et Alexandre (celui "qui protège les hommes" en grec), un beau résumé de son engagement.

Cette célébrité, il dit ne pas l'avoir cherchée. Simplement, il se doit de défendre son travail. De ne pas laisser le terrain libre à ses détracteurs. Ceux, dit-il, qui "mettent en cause mon honnêteté, me traitent d'activiste ou de clown". De faiseur de "junk science" (pseudoscience). De "marchand de peur", a un jour écrit le généticien Marc Fellous, président de l'Association française des biotechnologies végétales. Ceux qui le côtoient décrivent, eux, "un homme de conviction et de devoir, un chercheur compétent, déterminé, dont le courage force le respect". Lui, ne se pose pas en justicier : "On me colle sur le paletot des étiquettes de militant ou de lanceur d'alerte. Mais je fais juste mon boulot d'enseignant-chercheur, qui est de dire à la société ce que je trouve."

Son brûlot a pourtant été mis en scène par une opération de marketing très éloignée des standards académiques, dont il assure aujourd'hui, sans états d'âme, le service après-vente. Passons sur la publicité faite, à la faveur de l'emballement médiatique, à son livre Tous cobayes ! (Flammarion, 224 p., 19,90 euros) et à son pendant cinématographique Tous cobayes ?, sortis au même moment et accompagnés d'un documentaire sur France 5. Mais que dire de la clause de confidentialité exigée des journalistes, triés sur le volet de surcroît, en contrepartie de l'obtention de son étude ? Elle leur interdisait de la soumettre à l'analyse contradictoire d'autres scientifiques avant d'en rendre compte. Transparence...

Il s'agissait d'"éviter toute fuite qui aurait pu compromettre sa publication", se défend le biologiste. La précaution, il est vrai, ne relève pas de la pure paranoïa, si l'on en juge par les pressions qui s'exercent aujourd'hui sur l'éditeur de Food and Chemical Toxicology, pour que celui-ci se rétracte et retire de sa revue l'article sulfureux, pourtant dûment accepté par un comité de lecture. Excommunication, au sens propre, de l'hérétique !

La culture du secret, chez les Séralini, est une histoire de famille. En Algérie française, où il naît en août 1960, son père travaille comme technicien radio pour les services de renseignement de l'armée. Sa mère est institutrice. Après l'indépendance, la famille s'installe en Haute-Savoie, puis à Nice. Il a 5 ans quand naît son jeune frère, Marc, frappé à l'âge de 3 mois par une encéphalite postvaccinale, qui le laissera lourdement handicapé. Gilles-Eric Séralini en a été "marqué à vie". A l'un de ses vieux amis, le botaniste-écologue Jean-Marie Pelt, il a souvent confié qu'"il pense d'abord, dans son travail, aux enfants des générations futures".

De son adolescence, il garde le souvenir d'une vie modeste, dans un logement social, qui lui forge "un caractère indépendant, trempé aux épreuves". Il s'évade dans les romans d'aventures et d'anticipation, ou dans l'écriture de nouvelles fantastiques. Plus tard, il aimera les poètes, le jazz, Soline - sa femme, rencontrée à 20 ans à une exposition qu'il avait organisée -, la nature aussi, où il se réfugie chaque fois qu'il le peut, "seul avec les cailloux, la terre, les arbres".

Précoce, il passe un bac scientifique à 16 ans, entame des études de biologie moléculaire pour toucher "au coeur des mystères de la nature et de la vie", soutient une thèse sur les relations entre hormones et cancers, décroche une bourse internationale qui l'exile quatre ans au Canada, où il se forme aux biotechnologies. De retour en France, il devient, à 31 ans, le premier professeur de biologie moléculaire de l'université de Caen. "Professeur de 1re classe depuis 2009", précise-t-il.

Très vite, il entre en croisade contre les organismes génétiquement modifiés. "Je ne suis pas contre les OGM en laboratoire, pour étudier le rôle des gènes, insiste-t-il. C'est une voie de synthèse de médicaments très utile." Mais, poursuit-il, "ce qui pose problème, ce sont ceux que l'on retrouve dans les champs et dans les assiettes". A ses yeux, la supercherie est "d'avoir fait croire que les OGM allaient réduire l'usage des pesticides, alors que l'essentiel des plantes génétiquement modifiées sont rendues tolérantes à l'herbicide le plus vendu dans le monde, le Roundup de Monsanto, ou produisent elles-même un insecticide".

Pendant neuf ans, de 1998 à 2007, il siège à la Commission du génie biomoléculaire chargée d'évaluer et d'autoriser les OGM, s'opposant avec opiniâtreté aux partisans des cultures transgéniques. Dans le même temps, il fonde en 1999, avec Corinne Lepage, le Comité de recherche et d'information indépendantes sur le génie génétique (Criigen), dont il préside le conseil scientifique. Depuis, il ne cesse de pourfendre "le laxisme criminel des experts", ceux qui "ont fait une poubelle de notre monde et de notre corps", qui "laissent des familles balafrées par des maladies obscures".

Dès 2006, il prépare, clandestinement, l'expérimentation dont les résultats affoleront l'opinion. Le scénario est digne d'un film d'espionnage. Nom de code : "In vivo". Pendant deux ans, 200 rats seront nourris avec des croquettes de maïs transgénique NK 603 de Monsanto, traité ou non au Roundup, ou encore abreuvés avec de l'eau "enrichie" en désherbant. Un laboratoire, localisé depuis par Mediapart, sera aménagé en cachette près de Saint-Malo. Une tonne de semences génétiquement modifiées cultivées en catimini au Canada puis embarquées jusqu'au Havre. L'équipe, une petite vingtaine de collaborateurs aux tâches cloisonnées, astreinte au silence.

La suite est connue. Gilles-Eric Séralini produit un terrifiant tableau clinique : tumeurs mammaires en série, nécrose du foie, inflammations rénales, mortalité vertigineuse. Tour à tour, l'Autorité européenne de sécurité des aliments, les six académies savantes françaises, le Haut Conseil des biotechnologies, l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail, mettent en pièces ses conclusions. La souche de rats utilisée développe spontanément des tumeurs sur le long terme. Le nombre de rongeurs enrôlés, avec des groupes témoins de dix mâles et dix femelles seulement, insuffisant pour en tirer des statistiques pertinentes.

Les chercheurs du Criigen, même quand ils ne se prononcent pas sur le fond, volent à son secours. "Le protocole expérimental n'est pas bon ? Très bien ! Cela signifie qu'il faut revoir toutes les études qui ont servi à autoriser les plantes transgéniques actuellement sur le marché, puisqu'elles ont le même protocole", dit le généticien Pierre-Henri Gouyon : même souche de rats, mêmes effectifs, mais avec des tests menés, chez Monsanto, sur 90 jours seulement. "Je ne sais pas si Séralini a raison ou tort, ajoute-t-il. Ce dont je suis sûr, c'est que pour le savoir, des études de grande ampleur et de long terme sont nécessaires."

Le doute est inoculé. Gilles-Eric Séralini, à qui certains reprochent de travailler en solitaire, sans la caution d'un grand organisme scientifique, n'est pas seul dans son combat. Près de 200 chercheurs, "de 33 pays sur les cinq continents", insiste-t-il, lui ont envoyé des messages de soutien. Et 140 scientifiques français viennent de prendre leurs distances avec les six académies savantes, dont la position a été arrêtée "sans débat", par "un groupe d'une douzaine de personnes". La communauté scientifique, écrivent-ils, "doit garder le souvenir d'erreurs passées, concernant l'amiante, par exemple".

Lundi, Gilles-Eric Séralini a lancé à ses opposants : "Libre à vous d'accepter une société où un OGM n'est pas testé plus de trois mois, où un herbicide n'est pas évalué plus de quelques semaines. Moi, je ne l'accepte pas."